Mercredi 15 octobre. 7 h 53. Un brouhaha agite la salle des profs…
Ma copine s’est fait bousculer par un flic alors qu’elle tentait de quitter le cortège. » « Les policiers disent qu’ils ont écarté les enfants, mais moi j’en ai vu insulter des parents parce qu’ils avaient pris leurs enfants avec. » « J’étais avec une amie qui avait également son fils à la manif, mais il était un peu plus loin. Quand on a commencé à sentir les gaz lacrymogènes, je l’ai vue courir prendre son fils puis disparaitre au plus loin dans la foule. »
On est au lendemain de la grande mobilisation organisée à Bruxelles contre les mesures du gouvernement. On y était au moins 140 000, c’est sûr. Plutôt que de fêter ça, les débordements policiers de la veille sont sur toutes les lèvres. Beaucoup des collègues sont choquées, révoltées, dégoutées par ce qui s’est passé. Et puis, il y en a quelques-unes, toujours les mêmes, qui se placent du côté des policiers et qui, de toute façon, défendent les réformes du gouvernement. Bon, elles, ça fait longtemps que j’ai décidé de ne plus les écouter. J’ai perdu trop de temps à essayer de convaincre des personnes qui ne seront jamais convaincues. Néanmoins, on a toutes un point commun : si aucune d’entre nous n’a subi des violences policières, on connait toutes dans notre entourage une personne présente à la manif qui s’est fait insulter, gazée ou frappée par un flic.
Autant dire que les évènements ont laissé des traces. Certaines sont plus motivées que jamais à en découdre encore plus dans les prochaines manifs. Beaucoup d’autres sont terrifiées à l’idée de retourner dans un cortège. La nécessité de s’occuper de ce qui vient d’arriver se fait sentir. C’est qu’on n’a plus l’habitude des violences policières qui s’étaient estompées depuis les années 90. Je propose aux collègues d’aborder ce sujet à notre prochaine réunion syndicale. C’est que la prochaine assemblée générale de la CGSP arrive vite et qu’il est toujours préférable d’y apporter des propositions pour la suite des actions.
Le thème de travail de la réunion est « La manif de rêve ». On commence par un tour de parole. Rapide, juste pour évacuer les premières idées. Ensuite, je leur propose d’écrire un court poème qui portera comme titre « Ma manif rêvée ». J’ai apporté plusieurs textes poétiques que j’ai trouvés sur le thème de la lutte. La consigne initiale était de piocher dedans deux mots qui leur faisaient écho et de les mettre dans leur poème. Certaines détourneront la consigne en écrivant un poème composé exclusivement de vers piochés dans les poèmes mis à dispositions. La fin de la réunion approche, on se lance alors sur la dernière production qui consiste en un panneau qui illustre nos quelques vers écrits. Pour cela, j’ai amené du matériel comme de la peinture, des crayons, des marqueurs, mais également une multitude d’illustrations : photos, vieux magazines, cartes postales, etc.
Parmi les illustrations, j’ai intentionnellement glissé des images de joie au sein des manifs. Beaucoup de choses existent déjà dans les autres pays pour faire face aux violences policières sans utiliser la violence. Pink Bloc, Book Bloc, Rosie… l’imagination des manifestantes est déjà bien réelle et efficace. C’est d’ailleurs ce qui ressortira des panneaux : ce qu’on veut dans les manifs, c’est du fun, du rose, des paillettes… et affronter la brutalité des forces de l’ordre.
À la réunion suivante, je m’attarde davantage sur les illustrations que j’avais glissées pour leur présenter ce qui existe déjà. J’ai également amené un répertoire de chansons de lutte. On en chante une, ça nous fait marrer. On décide que la prochaine fois on en modifierait les paroles pour qu’elles collent avec nos propos. On n’en est pas plus loin pour l’instant. On a un peu oublié de formuler des propositions concrètes pour l’assemblée générale. L’important c’est que les lignes ont bougées. On a discuté politique. On s’est encouragées, rassurées pour la suite parce qu’on s’est mises à faire collectif. D’ailleurs le 10, 25 et 26 novembre, il y avait encore plus de collègues en grève, de collègues dans les rues, de collègues présentes à des piquets et de collègues actives pour tracter à la sortie de l’école. Peut-être verrez-vous lors de la prochaine manif un groupe d’instites enjouées fanfaronnant et dansant sur le rythme des protestations ? Ce sera nous ! Intentionnellement, le pouvoir a décidé d’utiliser la force pour faire passer ses réformes. Il va falloir faire avec. L’essentiel est de s’organiser pour la contrer et de prendre soin des unes et des autres. La lutte est joyeuse. La lutte continue.