Inventer quelque chose, moi ? J’en suis bien incapable. Et puis, d’ailleurs, pourquoi faudrait-il inventer ? Seuls les Grands Génies Célébrés le peuvent.
Bien sûr, l’invention ressemble un peu trop à l’innovation, mot clé de la novlangue macronienne où s’abime toute pensée : le prof-entrepreneur de soi, de ses élèves, de son établissement, mais quand même surtout de soi, ne cesse de lancer de nouveaux produits sur le marché de l’éducation afin de demeurer concurrentiel, il utilise Grok et va dépoussiérer l’éducation en refaisant ce que tout le monde fait déjà : l’innovation est une façon de courir sur place. À un moment, j’ai travaillé avec une sorte de savant fou de l’éducation dans ce genre-là : il avait tout le temps de nouvelles idées qui me paraissaient invariablement ineptes, mais que lui exposait avec l’enthousiasme jamais démenti des visionnaires. Cela se passait pareil dans sa classe : ses inépuisables démonstrations d’énergie, « allez, allez ! », cherchant à compenser l’apathie somnolente d’élèves variablement intéressés. Le ministère ayant imposé la demi-heure de sport quotidienne dans le cadre de sa politique de préparation aux conflits de demain, Benny avait imaginé de faire un relai-tables de multiplication, les élèves devant s’arrêter à chaque tour de piste pour répondre à « 7×6 ». Même à l’armée, ils n’y avaient pas pensé.
Mais, il n’y a pas que ce repoussoir commode.
Dès le début de ma formation, vers 2010, j’ai été mal à l’aise avec le côté magicien du constructivisme. Dans la version vulgarisée de la pédagogie constructiviste qui m’a été présentée, si j’ai bien saisi, le pédagogue cède la place à la réflexion des élèves, mais il ne disparait pas pour autant : il doit inventer les situations qui permettront aux élèves de penser, et, c’est là que ça se complique, d’arriver librement là où ils devront nécessairement arriver. Le pédagogue est donc un inventeur. D’où prolifération de dispositifs à imaginer, manipulations fastidieuses à préparer, etc. Cela m’apparaissait sous un jour très négatif : comme une tâche épuisante et angoissante. Comme une tromperie, une manipulation, un mensonge fait aux élèves : je te fais croire que tu fais ça, mais en fait… Il me semblait qu’il me revenait, à moi seul, de faire penser les enfants. Voilà bien l’école : toujours penser seul. Je faisais de drôles de rêves où je m’épuisais à tenter d’animer des marionnettes mortes.
En vérité, puisque je cherchais à construire ma pratique en m’inscrivant dans un courant pédagogique, la pédagogie Freinet, il ne s’agissait pas du tout pour moi d’inventer, mais plutôt d’imiter. Tenter de refaire ce que j’avais cru comprendre de mes lectures, mais en ratant. John Dewey, philosophe et pédagogue étatsunien, a écrit un petit texte sur l’éducation nouvelle : « Expérience et éducation ». Il s’y démarque du primat de l’expérience dans l’éducation nouvelle et oppose à cette tendance un principe qu’il juge plus à même de fonder une connaissance, celui de continuité de l’expérience : s’il est très bien de vivre des expériences, il ne s’agit pas tant, pour les élèves, de multiplier les expériences amusantes dans toutes les directions, que de pouvoir prolonger et approfondir une expérience.
Or, de la même façon, en faisant, je suis passé de l’imitation au vol. À un moment, à force d’avoir fait, je n’ai plus imité (dans les tremblements, l’incertitude, « ce n’est pas pareil », « mais pourquoi lui ça marche et pas moi », « qu’est-ce que je vaux au fond ? »), j’ai volé les idées des autres. C’est-à-dire que je me les suis appropriées, sans souci du propriétaire légitime : elles sont devenues à moi. Quelques idées, bien sûr : c’est tout un travail de voler. Par exemple, entendre de quelqu’un comment organiser le texte libre, observer comment faire en sorte qu’un Conseil se tienne. Dès lors, plutôt que de se heurter à la répétition de l’échec induite par l’imitation servile, les situations pédagogiques ont insensiblement changé au fil du temps. C’est le mouvement même de la vie.
C’est surtout à la suite de la découverte de formes, que je tentais ensuite de reproduire, selon les contraintes imposées par ma paresse, que des petites aventures pédagogiques ont débuté. Par exemple : j’ai vu un exemplaire du journal des résident·es de la Borde, photocopie à l’arrache avec des textes manuscrits. Cela m’a convaincu qu’il était très simple de faire un journal papier, pas de questions de mise en page, etc. Cette année, notre correspondante rédigeait un « album de vie » : un deux pages sur l’ordi avec photos, petits textes sur les apprentissages et les évènements de la classe. Cette forme-là résolvait un problème : le journal papier exigeait toute une organisation certes joyeuse, mais dévoreuse de temps. À nous donc, le format libérateur du deux pages, dont le contenu a changé au fil des idées des enfants : pourquoi ne pas y mettre des sondages, des photos prises par les enfants eux-mêmes, etc.
« Loin du solipsisme décourageant du professeur-magicien, nous inventons collectivement. »
La forme ouvre des possibilités de pensée : mais s’il y a changement et aventure, c’est parce que les formes sont remplies par les idées des autres. Loin du solipsisme décourageant du professeur-magicien, nous inventons collectivement. Quelque chose se passe enfin : je suis alors transformé, à mesure peut-être que les autres ont aussi été transformés.