Reconnaitre et exiger

Comment peut-on espérer réformer tout un système scolaire, sans tenir compte de l’état des acteurs principaux ?

Dans les discussions sur le Pacte, CGé a toujours eu une position exigeante. Seul un changement fondamental de paradigme peut amener un réel changement dans la manière dont l’école reproduit ou pas, voire réduit ou pas, les inégalités sociales. Ce changement de paradigme n’exige pas seulement un changement de posture des enseignants dont nous avons déjà parlé, mais aussi un changement dans la manière de faire dans de nombreux aspects du fonctionnement de l’école et de l’équipe éducative.

Devant cette avalanche de réformes, toutes les organisations syndicales dénoncent les conditions de travail difficiles de leurs affiliés et un état général de fatigue et de ras-le-bol parmi les enseignants. Dans la société, les clichés persistent pourtant sur le temps de travail des enseignants et leurs vacances à répétition. Cependant, si on prévoit ne fût-ce que 30 minutes de temps combiné pré- et post-traitement par heure de cours (préparations, corrections, moments d’interaction avec les élèves hors des heures de cours, etc.), on est tout de suite à 30, 33, voire 36 heures par semaine, rien que pour enseigner. Si on y ajoute le temps de travail collaboratif, les réunions d’équipe, les dossiers administratifs à compléter, les réunions avec les parents, les formations nécessaires, etc., la semaine de 38 heures est vite dépassée. Dans ce contexte, il est compréhensible que les organisations syndicales freinent et revendiquent depuis longtemps une étude objective et approfondie du temps de travail réel des enseignants.

« Dans la société, les clichés persistent sur le temps de travail des enseignants et leurs vacances à répétition. » 

Au-delà des seules heures de travail, il faut aussi tenir compte de la charge que représente ce travail. Quand j’étais en secondaire (oui, oui, il y a très longtemps, donc !), une étude mesurait le niveau de stress des différents métiers. Résultat : les enseignants du primaire se classaient deuxièmes, juste derrière les pilotes d’avion de ligne (c’était avant les autopilotes) ! Une militante CGé qui a troqué un travail dans la recherche scientifique de pointe pour un poste d’instit m’a confié récemment qu’elle était surprise par le niveau de fatigue qu’elle pouvait ressentir après une journée devant la classe. Lors de la réunion hebdomadaire plénière d’une école secondaire, le vendredi après-midi, un enseignant décrivait son état « comme si un train m’était passé dessus ». Thème que j’entends comme un écho infini à travers toutes les rencontres que j’ai dans les écoles ces derniers temps. Il est évident que d’autres métiers sont fatigants. Il est aussi évident que, dans chaque métier, il peut y avoir des journées et des semaines éreintantes. Mais, il y a une fatigue structurelle, heure après heure, à être animateur d’un groupe d’enfants et moteur d’apprentissages qui n’est que rarement reconnue. Le manque de reconnaissance de cette difficulté est un obstacle majeur à l’acceptation et l’appropriation des réformes du Pacte par les enseignants.

Tout changement représente une surcharge de travail même si on n’ajoute objectivement pas de temps de travail supplémentaire. Mais, si cet effort se double d’une augmentation effective de la charge de travail et semble imposé par le haut sans tenir compte des réalités vécues, ou du moins perçues, par les acteurs à qui on demande ce changement, alors la réforme en question est assez sûrement vouée à l’échec.

Un principe pédagogique défendu par CGé est « reconnaitre et exiger[1]En référence à un vieil article de J. Cornet, toujours d’actualité.
https://changement-egalite.be/mieux-reconnaitre-et-plus-exiger/
 ». Ça veut dire que même si on ne lâche rien en termes d’exigences d’apprentissage des enfants, il faut passer par la reconnaissance de la singularité de chaque enfant, une reconnaissance de leur réalité de vie, et partir de là pour avancer.

La même chose est vraie pour les enseignants. Il s’agit bien sûr d’exiger d’eux un maximum d’effort, y compris en changement de posture, pour permettre à tous les enfants, et notamment aux enfants des milieux populaires, d’acquérir tout le nécessaire vers l’émancipation.

Mais, il faut aussi reconnaitre. Et si on veut que le Pacte mène vers plus d’égalité scolaire, une réelle reconnaissance des difficultés du travail d’enseignement aujourd’hui est une étape indispensable, malheureusement négligée dans la conception et la mise en œuvre des réformes du Pacte. 

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 En référence à un vieil article de J. Cornet, toujours d’actualité.
https://changement-egalite.be/mieux-reconnaitre-et-plus-exiger/