Réveiller l’insolence qui sommeille

Lors des quatre journées de Faire Fortement Mouvement, nous avons eu l’occasion de rencontrer Felipe VAN KEIRSBILCK, secrétaire général de la CNE[1]Centrale nationale des employés, c’est le syndicat des employés et cadres du secteur privé., venu nous parler de la spécificité du combat syndical et de sa conception du militantisme aujourd’hui.

On ne devient pas militant dans un syndicat seulement sur base d’une vision politique ou d’une envie altruiste comme ça pourrait l’être chez Greenpeace ou ailleurs. Ce qui suscite un militant, c’est d’abord son inscription dans une réalité sociale et économique. En général, c’est une entreprise. Le syndicat est d’abord une organisation qui s’adresse à Monsieur et Madame tout le monde, pour défendre les intérêts matériels, moraux et politiques de l’ensemble des travailleurs. Être membre d’un syndicat, ce n’est pas à priori une option politique ou idéaliste. C’est d’abord considérer que les intérêts des travailleurs sont mieux défendus collectivement.

Le militant syndical a un double rôle : représenter ses collègues dans une organisation très vaste (son entreprise est située dans un secteur qui est une part du monde des travailleurs) et représenter le syndicat auprès de ses collègues. Il doit construire une conscience politique collective à partir d’une somme de motivations individuelles et relativement matérialistes (le propre intérêt d’un affilié qui veut être aidé, défendu, augmenté). Vous avez des collègues qui ne veulent pas être virés, qui veulent être respectés dans leurs horaires, qui veulent être payés correctement : ces revendications individuelles ont un rapport avec la démocratie, la fiscalité, la sécurité sociale de tous. Il faut écouter ces revendications et y répondre, le délégué devra partir de là pour construire avec eux une conscience politique – et c’est un long chemin.
« Retrouver une capacité à exprimer le conflit. »
Il n’existe pas de « voie express » entre la réalité sociale quotidienne et l’engagement politique large. Si le délégué ne voit que le premier aspect, par exemple « Dans ma boite, mes collègues veulent être mieux payés. », on tombe dans du syndicat courte vue, corporatiste, sans se préoccuper des autres travailleurs, de la fiscalité… et encore moins des travailleurs sans-papiers ou des chômeurs. À l’opposé, des militants altruistes, mais qui seraient déracinés d’une réalité sociale peuvent difficilement construire le syndicat.

L’organisation syndicale doit faire en sorte qu’un combat local — défendre mes collègues — puisse s’inscrire dans une perspective plus large. Obtenir un progrès au niveau d’une entreprise, c’est bien, mais, en réfléchissant ensemble, on va comprendre l’intérêt de l’étendre à l’ensemble du secteur, car sinon cela accroit la concurrence et donne au patronat l’occasion de nous diviser et de nous affaiblir. Pas de syndicat sans éducation permanente.

De la cafétéria au diplôme

C’est l’exercice du travail syndical, il se fait dans une équipe, dans l’entreprise. C’est plus compliqué pour les petites entreprises comprenant un seul délégué… « Voir, juger, agir » : on apprend d’abord en voyant ce qui se passe et en faisant. Par exemple, l’introduction subite de badges à l’entrée de l’institution peut mettre en branle des questions : que dit la loi ? Pourquoi cette mesure a été prise ? Pourquoi les employés n’ont-ils pas été consultés ? Qu’est-ce que les collègues en pensent ? Etc. Si, à la cafétéria, des délégués en discutent avec leurs collègues, écoutent et expliquent, c’est déjà de l’action et de la formation.

Pour les nouveaux élus, il y a 6 journées de formation pour soutenir l’exercice du mandat (qui dure 4 ans) et pour comprendre les rapports sociaux dans l’entreprise. Ces formations rassemblent des milliers de personnes. À la CNE, il existe aussi l’École Syndicale pour des militants non débutants et motivés (une cinquantaine chaque année) qui se base sur leur pratique, avec des apports théoriques importants. 25 journées pendant 4 ans pour obtenir un graduat en action collective.

La formation aide aussi les délégués à critiquer leur syndicat. Le syndicat n’est pas seulement un instrument de lutte contre le capital, c’est aussi un terrain de lutte. Chaque délégué a un rôle à jouer dans la définition des actions, dans leur conduite, dans la démocratie de l’organisation.

Suivre ou guider

Le délégué, dans son entreprise, organise des assemblées pour informer ou discuter avec les travailleurs. L’assemblée reste la base pour la légitimité des délégués, il faut chercher à en multiplier les formes. C’est de plus en plus difficile à mettre en place, à cause de la dispersion géographique des entreprises et de l’apparition de nouveaux secteurs où la pratique syndicale n’est pas établie.

Chaque dirigeant syndical est confronté régulièrement à cette question : suivre la base, ou la guider ? On ne peut pas supprimer cette tension, elle est féconde. Par exemple, un délégué pourrait ne pas se sentir concerné par la défense des travailleurs précaires de son entreprise (les intérimaires, les temporaires) et ne défendre que ceux qui ont un contrat à durée indéterminée. Surtout si le patron les met habilement en opposition en disant « On vire les intérimaires, mais on ne touche pas à vos intérêts. » Face à cela, que doit faire un leader syndical ? Simplement suivre l’avis de la majorité n’est pas une bonne option ; imposer sa vision contre l’avis majoritaire, non plus. Il pourrait rappeler pourquoi le syndicat veut défendre l’ensemble des travailleurs, expliquer les interdépendances. Il y aura une tension qui poussera à réfléchir collectivement. Nous sommes une organisation au service d’un projet, on n’a pas pour vocation de répondre à ce que chacun voudrait. La démocratie syndicale ne suppose pas qu’on accepte tout. L’égalité, l’internationalisme, la justice, la dignité de tous les travailleurs forment notre identité et nos statuts.

Rituel bien huilé

La base du syndicalisme, en amont de toutes les conventions, de tous les lieux de concertation formalisés, c’est ce que les patrons du XIXe appelaient « L’insolence ouvrière » : on n’est pas invité et on intervient. Le jour où le syndicat dira : « Je donne mon avis là où on me le demande. ». On peut arrêter. Pour nous, un syndicaliste a le droit d’aller partout où les intérêts des travailleurs sont en jeu – y compris, par exemple, dans une entreprise où il n’y a pas de délégué — et de tenter d’y organiser les gens.

Le syndicat est un mouvement social ancien et certaines victoires se sont traduites par la reconnaissance institutionnelle du syndicat qui est devenu un interlocuteur reconnu. Salaire, horaire, sécurité : là-dessus, le syndicat a son mot à dire et participe à des institutions légales productrices de normes. Cette place, nous l’avons revendiquée ! Mais le revers de la médaille, c’est que le syndicat risque de se confiner dans des rôles de représentation bien huilés où des formes nouvelles de violence sociale ne seraient pas à l’ordre du jour.

La manif, par exemple, est devenue très ritualisée. Elle sert à montrer que les syndicats peuvent encore rassembler du monde dans les rues, mais elle ne perturbe plus grand-chose à part la circulation : les médias ne relèvent même plus l’objet de la manifestation. Alors que les entreprises font des profits énormes grâce à des cadeaux fiscaux, le gouvernement DI RUPO impose une loi de blocage des salaires… C’est un scandale ! Les syndicats ont organisé une manif, elle était réussie : nous étions 40 000, plus que prévu… Est-ce que le gouvernement a jeté à la poubelle l’arrêté royal sur le blocage des salaires ? Non, il l’a publié et la vie continue. Cela conduit à réfléchir : c’est quoi, une manif réussie ?

Reconnaitre le conflit… et l’exprimer.

Du point de vue de la CNE, le centre de gravité s’est trop déplacé dans les institutions de la concertation sociale et trop peu dans l’expression du conflit. Nous ne recherchons pas à priori la radicalité : nous pensons que la situation est radicale. Depuis 40 ans, on connait le chômage de masse et désormais de nouveau des travailleurs pauvres : il faut retrouver une capacité à exprimer le conflit, y compris en débordant des cadres qui ont été convenus. Se manifester clairement plutôt que d’écrire une lettre ouverte et de planifier une réunion, puis une autre et une autre.

Mais la nouvelle loi antiterrorisme criminalise toute forme de contestation, la simple intention de nuire aux intérêts matériels de quiconque est considérée comme un chef d’accusation de terrorisme. On est face à une criminalisation des formes radicales du conflit, parallèle à cette ritualisation des combats en chambre, entre « gens responsables ».

Or, l’état naturel de la société, c’est le conflit. Conflit et concertation ne sont pas deux voies différentes, deux options possibles, ce sont deux moments alternés, complémentaires d’un même mouvement. Pourquoi diable se concerterait-on avec quelqu’un s’il n’y avait pas, sous-jacent, un conflit d’intérêts ? Un de mes collègues, à qui un syndicaliste étranger demandait « Comment négociez-vous pour éviter les conflits ? », répondait très justement : « Nous organisons le conflit pour pouvoir négocier. » La concertation sociale, c’est le conflit social continué par d’autres moyens. Tant que les détenteurs de capitaux ne décideront pas spontanément de nous rendre l’argent, tant que la détention du patrimoine créera des privilèges, le conflit structurera toute la société. Selon qu’on naisse à Lasnes ou à Marchiennes, selon qu’on ait un père rentier ou chômeur, on sera d’un côté ou de l’autre. Ceux qui disent qu’il faut à tout prix éviter les conflits sont des imbéciles ou des salauds (et parfois les deux) ; beaucoup cherchent à nous faire oublier que la société est violemment inégalitaire à la base et que les inégalités sont cumulatives. Par exemple, les revenus de la rente sont traités fiscalement de façon outrageusement avantageuse par rapport aux revenus du travail. Le capital économique aide à construire le capital culturel et un réseau de relations, or, un bon réseau est utile pour la carrière et le revenu. Le mouvement naturel fait que ceux qui ont plus d’argent en ont toujours de plus en plus. Il faut constater et combattre la violence sociale de ces inégalités, car si on renonce à exprimer le conflit latent on laisse les inégalités s’accumuler sans fin.

Pour nous, un militant syndical, c’est à la fois un praticien et un théoricien de la concertation et du conflit, enraciné dans une réalité locale et porteur d’une utopie sociale globale… Bref, c’est le métier le plus difficile du monde.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Centrale nationale des employés, c’est le syndicat des employés et cadres du secteur privé.