Défroquer la langue

De plus en plus d’enseignantes et d’enseignants travaillent à désacraliser la langue française. L’institution commence à bouger, mais pourquoi est-ce si difficile ? Rencontre avec Arnaud Hoedt[1]Arnaud Hoedt, ancien professeur de français, linguiste de formation, aujourd’hui auteur et comédien..

Comment l’orthographe est-elle devenue sacrée en français ? D’où vient cette exigence ?

Quelle que soit la civilisation, la culture et l’histoire, il y a toujours eu une distinction sociale entre ceux qui possédaient l’écriture de la langue (exemple : les scribes égyptiens) et les autres. En français, cette question de pouvoir s’est cristallisée sur l’orthographe. Ce code graphique, on se le donne collectivement, parfois par décret, parfois démocratiquement, parfois les deux, afin de pouvoir retranscrire la langue orale.

L’obsession orthographique des francophones est née du fait que c’est une des plus anciennes orthographes. De plus, elle a été très peu réformée, elle a même été complexifiée au cours de l’histoire. Par exemple, en ajoutant des lettres étymologiques et des lettres doubles. Si le français est bien la langue du pouvoir depuis François Ier, à cette époque, elle était loin d’être parlée partout en France : on parlait breton en Bretagne, bourguignon en Bourgogne… Il a fallu attendre la fin du XIXe siècle, la Première Guerre mondiale et l’apparition des médias au XXe siècle pour que tous la parlent.

Quant à son orthographe, elle n’existait pas vraiment à l’époque de la Renaissance. C’est au XVIIe siècle, lorsque Richelieu a créé l’Académie française au service du pouvoir monarchique que l’orthographe a été codifiée. Pendant deux siècles, cette institution a réalisé un travail de modernisation et de simplification très utile. Notamment en rangeant toutes les variantes orthographiques pratiquées par les moines copistes du Moyen-Âge.

La Révolution française supprimera l’Académie, mais elle sera réhabilitée par Napoléon. L’orthographe redeviendra un instrument de pouvoir. À cette époque, l’Académie française a pris une couleur conservatrice, monarchiste, et cela a perduré tout au long du XIXe siècle.

Avec la IIIe république, on assiste à une hypercentralisation du pouvoir et de la langue. La maitrise de l’orthographe va se confondre avec l’identité nationale. La langue française est la République française une et indivisible. Toutes les langues régionales, mais aussi la langue des jeunes, celle des pauvres… autrement dit, toutes les variations sociologiques et géographiques ont été écrasées. C’est ainsi qu’on voit apparaitre la confusion entre langue et orthographe, relayée par la création de l’école obligatoire républicaine. À l’époque, on ne sait pas encore trop ce que signifie « enseigner le français », dès lors, apprendre le français, c’est apprendre l’orthographe. Et la dictée va devenir un rituel républicain.

Quel est le rôle de l’école dans l’apprentissage de l’orthographe ? Pourquoi reste-t-elle un critère discriminant pour évaluer la maitrise de langue ?

« L’orthographe est bel et bien un critère social discriminant »

La principale compétence cognitive pour la maitriser, c’est la mémoire, or tout le monde n’a pas une bonne mémoire orthographique. S’ajoutent à cela les conditions de travail à domicile. L’orthographe est bel et bien un critère social discriminant selon qu’on appartient aux classes populaires ou à la classe supérieure.

Un autre malentendu, c’est le fait de confondre « écrire, rédiger » et « graphier ». Il n’y a pas de rapport entre une phrase magnifiquement rédigée et sa graphie, à l’oral, on ne l’entend pas. Et l’inverse est vrai aussi, une phrase à l’orthographe impeccable peut être très mal écrite. Or, pendant tout le XIXe siècle, on a centré la grammaire scolaire sur l’orthographe. Le Bon usage de Grevisse est principalement une méthode pour apprendre à orthographier le français. Ce n’est pas une étude descriptive de la langue afin d’en découvrir et d’en comprendre les principes et le sens.

Bref, un bon Français, c’est quelqu’un qui maitrise la langue. Et la maitriser, c’est avoir une bonne orthographe. C’est toujours le cas aujourd’hui quand on pense aux examens à destination des migrants candidats à l’asile qui sont en réalité des prétextes de refus d’accès à la nationalité française.

Si maitriser le français est un marqueur d’identité nationale française, qu’en est-il alors des francophones non français ? Nous, notamment ?

Il faut savoir qu’on parle le français à Liège et à Namur depuis beaucoup plus longtemps qu’à Marseille, Bordeaux ou Nice. On fait remonter l’acte de naissance de la langue française à un texte intitulé « Les serments de Strasbourg », il s’agit d’un traité politique qui date de 842 par lequel les petits-fils de Charlemagne signent des alliances militaires. Il est écrit en trois langues : en ancien français (soit le roman), en langue germanique et en latin. Le tout premier texte littéraire est la « Cantilène de Sainte Eulalie », composé vers 880. Il s’agit d’un poème qui aurait été rédigé entre Liège et Aix-La-
Chapelle.

La langue française de Belgique n’est pas empruntée à la France, elle a toujours été là, c’est la langue des Francs d’une certaine manière. C’est vrai que les Belges se questionnent et se demandent si le français de France n’est pas plus légitime. Mais, l’Académie française est précisément française, elle n’est pas francophone, et elle arbore tous les apparats : les Académiciens ont des costumes, des épées, ils sont au quai Conti, ils se cooptent l’un l’autre, ils sont parrainés par le président de la République. Nous pouvons nous en éloigner. Nous pouvons aimer la langue française sans avoir cette obsession de l’identité nationale, de l’appartenance à la République française.

Nous pouvons vivre la langue française plus librement, la vit-on à l’école plus librement ?

Tout dépend des enseignantes et des enseignants. Beaucoup ont remis en question ce dogme orthographique, mais la culture véhiculée par les médias reste tournée vers la France qui transmet une vision conservatrice de la langue et souvent, celles et ceux qui veulent changer subissent la pression des parents, des collègues. Toutefois, grâce aux réseaux sociaux, à certains chercheurs et certaines chercheuses en linguistique, les choses changent. Pour exemple : le collectif des linguistes atterrées dont je fais partie qui développe un discours contre médiatique et tente de déreligioser, démonarchiser, désacraliser et dédogmatiser ce rapport à la langue, et à travers cela, de dire que la langue est un outil qui appartient à toutes et à tous, qu’elle est un outil d’expression orale, mais aussi écrite. Dans ce dernier cas, dire « toi, tu as le droit de t’exprimer par écrit parce que tu as une bonne orthographe, et toi, tu n’as le droit parce que tu n’as pas retenu les exceptions », c’est faire de la discrimination à l’expression. Dire à quelqu’un « va d’abord soigner ton orthographe avant de donner ton avis », c’est le priver de son droit d’expression en fonction de critères qui sont souvent arbitraires. Ce qui ne veut pas dire qu’on peut écrire comme on veut. Au sein de l’association, nous pensons qu’un code rigoureux est nécessaire, mais il doit être le même pour tous et toutes.

La langue française est née d’une déformation du latin et elle a évolué sans norme pendant mille ans. Entre 700 et 1700, tout le monde parlait comme il voulait. La langue orale évolue phonétiquement par ses fautes, ses déformations (exemple : fromage vient de formage tout comme on prononce aujourd’hui parfois aréoport pour aéroport, infratcus pour infarctus). C’est très difficile d’obliger les gens à arrêter d’utiliser certaines manières de parler. Par contre, l’orthographe n’évolue pas du tout spontanément. Elle est enseignée à l’école et ce sont des spécialistes qui décident d’une orthographe officielle. Il faudrait développer une instance francophone qui pourrait décider. Pas l’Académie française, parce qu’elle n’est pas une Académie francophone et qu’elle ne compte pas de linguistes. Ce serait chouette de créer un collège des francophones qui comprendrait dans ses rangs des linguistes et des auteurs et des autrices ou des membres issus des différents conseils de la langue qui existent déjà dans les pays francophones (au Québec, en Suisse, en Belgique…). Ce collège pourrait décréter tous les quinze, vingt ans une réforme de l’orthographe qui serait acceptée par tous et toutes. Le rapport à l’orthographe des linguistes est paradoxalement très normatif. Autant, nous appuyons une liberté totale pour la langue orale, autant on voudrait une norme, afin de pouvoir écrire et communiquer sur la langue. Plus nous nous entendons sur la manière d’écrire les mots, plus la langue orale peut être créative, instinctive et bigarrée.

À l’école et dans le monde du travail, comment éviter d’utiliser l’orthographe pour discriminer tout en conservant un code normatif ?

L’école et le monde du travail utilisent l’orthographe comme un critère de discrimination. On se prive parfois de gens compétents dans leur domaine. Une personne qui aurait une mauvaise orthographe donnerait un indice non pas de son intelligence, mais de son parcours scolaire. Ce qui nous semble important au sein du collectif des linguistes atterrés, c’est de libérer l’orthographe et de l’éloigner des politiques conservatrices. S’intéresser à l’histoire de la langue dans le but d’éviter les erreurs du passé, c’est découvrir qu’elle doit être réformée pour pouvoir mieux se parler. Il faut aussi arrêter de faire du prof de français le curé de la langue qui doit se montrer intransigeant pour être crédible.

Nous proposons trois pistes :

  • réformer l’orthographe de manière à ce qu’elle soit plus cohérente et débarrassée de ses absurdités ;
  • travailler en pourcentages de formes correctes plutôt qu’en points par faute ;
  • donner accès aux correcteurs orthographiques numériques.

C’est à l’école qu’on doit apprendre à améliorer son expression écrite grâce à des logiciels de rédaction considérés comme des outils et non comme des intelligences de remplacement.  

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 Arnaud Hoedt, ancien professeur de français, linguiste de formation, aujourd’hui auteur et comédien.