Se raconter moins d’histoires

Désolé, mais je ne sais pas ce que je fais dans ce numéro, j’ai jamais rien foiré, moi !

Lundi matin, je m’apprête à revoir les B2 Sciences humaines. J’ai ressorti une activité jeu de simulation qui est super bien. Je sais que ça va marcher. J’ai tout préparé pour que ce temps soit une réussite. Tout est calibré, au cordeau. Ça glisse comme sur du velours. Au ça va/ça ne va pas, c’est le triomphe ! Tout le monde va bien. L’activité était riche. Tout le monde est emballé.

Cette perle, je la sors quand j’en ai besoin. Parce que l’heure précédente était nulle. Je me suis senti nul. Je me faisais chier. Les étudiants aussi, clairement. Ces visages ailleurs. Ce non-verbal qui soupire. Je ne voyais pas le sens de ma présence, là. Pour quoi faire ? Qu’est-ce que je foutais là ? J’ai pas envie de revenir dessus. De savoir pourquoi ça ne marche pas, je m’en fous. Je veux l’enterrer bien vite. Oublier. Refouler. Ne plus jamais en parler. Foutez-moi la paix avec votre regard réflexif, vos remises en question.

Je veux être un prof heureux

J’éprouve beaucoup de difficulté à avouer mes foirages, mes échecs. À me les avouer, à moi-même. Je trouve toujours quelque chose qui va bien et j’édulcore ce qui n’a pas été. Qu’est-ce qui m’empêche de regarder la réalité en face ? Quel est ce sentiment de honte qui m’envahit ? Et le soir, ces scénarios qui tournent dans ma tête sur ce que j’aurais dû dire, ce que j’aurais dû faire, ce que j’aurais dû lui répondre, à elle, à lui ? Cette histoire fantasmée que je me raconte pour renverser la vapeur. Comme un mantra pour oublier, pour ne pas s’écrouler, pour ne pas m’effriter de l’intérieur. Pour pouvoir retourner en classe demain. Entrer en classe, en cachant ma honte et mon impuissance sous un voile d’humour et de répartie.

Comment ne pas faire mienne cette posture de l’élève que Lacadée dépeint dans La vraie vie et l’école : « [ouvrir] chaque élève à l’altérité et [faire] éclater son repli narcissique, sa posture de jouissance qui, de façon paradoxale, l’enferme à son insu […] dans l’illusion égocentrique que, tout seul, il s’en sortira[1]Philippe Lacadée, La vraie vie à l’école, éd. Michèle, 2013, p. 125.. »

Au début de ma carrière, dans un collège à Charleroi, je trouvais que je donnais vraiment bien cours. J’avais plusieurs signaux qui me disaient que j’étais dans le bon : les élèves, surtout. Ça se passait bien en classe. Mon rapport de séduction et mes instruments de domination permettaient de me raconter une belle histoire. Ce qui vient avec l’expérience, c’est le doute. Le monde réel résiste. Le réel se fait connaitre au sujet sous la forme de l’échec, dit Christophe Dejours. « [Il] se fait connaitre […] par sa résistance aux procédures, aux savoir-faire, à la technique, à la connaissance, c’est-à-dire par la mise en échec de la maîtrise[2]Christophe Dejours, Travail vivant, t. 2 Travail et émancipation, Payot, 2013.. » Mais l’humain a cette capacité de se raconter des histoires pour fuir cette réalité.

Al’botroule

J’ai eu l’immense chance de travailler avec une équipe qui bossait en osant se regarder. Je me souviens de cette expérience d’entrainement mental où ma collègue avait proposé de travailler une situation où une étudiante avait remis sa responsabilité en Conseil à la suite d’un mail organisationnel qu’elle avait envoyé ; mail pour lequel j’avais signalé en réponse un nombre important de fautes d’orthographe.

Je me souviens très bien de ce basculement vertigineux, durant cette séance réflexive en équipe. Le problème, pour moi au départ, c’était qu’on puisse se permettre d’écrire un mail avec autant de fautes. J’étais venu pour travailler là-dessus. Alors quelle ne fut pas ma surprise lorsque l’analyse de l’incident souligna le côté castrateur de mon mail incendiaire qui fustigeait la forme et négligeait le fond. Mon acte avait éteint le désir chez cette étudiante. J’ai pris en pleine figure que l’échec de cette étudiante était en réalité le mien. Comme un voile qui se déchire. Et la souffrance dont parle Dejours de la rencontre avec le réel, j’en ai toujours le souvenir. Comment ne pas nuire ? Il faut sans doute avoir fait la douloureuse expérience de la prise de conscience de son potentiel de nuisance pour commencer à vouloir faire autrement.

La prise de conscience peut-elle s’opérer dans une crise de confiance ? Je pense avoir eu beaucoup de chance d’être accompagné par une équipe solide et rassurante. Aurais-je pu faire ce bout de chemin, et tous les autres bouts, si j’avais été dans les cordes, seul, aux abois ? N’ai-je pas eu la chance de ne pas être jugé, d’avoir moi aussi eu droit à l’erreur, d’avoir un espace sécurisé pour en parler ?

« L’intelligence du monde et de l’autre ne se fait pas seul. »

L’intelligence du monde et de l’autre ne se fait pas seul. C’est grâce aux autres et aux méthodes qu’on se raconte moins d’histoire ; quand ce sont nos élèves, nos étudiants qui nous renvoient nos failles. La souffrance de la rencontre avec le réel est un point de départ. Elle est l’origine de cette intelligence qui part à la recherche du monde pour que je me transforme par l’intermédiaire des autres.  

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 Philippe Lacadée, La vraie vie à l’école, éd. Michèle, 2013, p. 125.
↑2 Christophe Dejours, Travail vivant, t. 2 Travail et émancipation, Payot, 2013.