La dictée, fer de lance de la différenciation

Ou comment transformer la dictée, exercice traditionnel en dispositif efficace de différenciation pédagogique.

J’ai essentiellement enseigné à l’école primaire dans des classes de cours moyen. J’ai eu longtemps la chance de garder les mêmes élèves deux années consécutives. Je ne serai sans doute pas crue si je dis que mes élèves aimaient le samedi matin, jour de la dictée, et pourtant, c’est véridique. C’est un outil formidable si l’exercice n’est pas perçu comme une fin en soi et le seul moyen pour favoriser l’acquisition de l’orthographe à l’école primaire.

« Le texte dicté n’était jamais parachuté arbitrairement. »

Je choisissais toujours des textes qui me plaisaient et qui étaient susceptibles de plaire aux enfants. Des textes d’auteur, c’est une manière d’entrer en littérature. Parfois je trafiquais un peu le texte et j’annonçais : « D’après Guy de Maupassant ». Je les sélectionnais aussi selon leurs opportunités à aborder des points d’orthographe que la classe allait avoir à travailler, en liaison avec la grammaire du moment. Ce qui se disait et comment — sur le mode de l’humour, le mode poétique ou sur un thème voyageant dans la classe — était d’importance. Le texte dicté n’était jamais parachuté arbitrairement. Et j’annonçais la couleur : « J’ai choisi ce texte pour vous parce que… »

Différents types de dictées

Au cours de ma carrière, j’ai pratiqué de nombreux types de dictées afin de varier les plaisirs, mais aussi de différencier l’apprentissage de l’orthographe. En voici un aperçu.

« La dictée préparée » considérée comme un outil et pas un but, pour construire les règles du fonctionnement orthographique de la langue à la fois sur la forme et sur les structures. L’objectif est double : structuration et institutionnalisation. La préparation qui a lieu la veille ou deux jours auparavant se fait sur une ardoise et collectivement, elle aborde les difficultés orthographiques du texte directement. Si dans la dictée, il y avait « les animaux effrayés », c’était l’occasion de revoir le pluriel des noms en « al » et d’apprendre à écrire le verbe « effrayer ». C’est aussi un moyen de reparler de l’accord des adjectifs, du participe passé, etc. En fin de journée, les enfants recevaient un document d’aide pour préparer la dictée qui réunit les principales difficultés qu’ils vont rencontrer et qui ont été vues en classe au cours de la préparation.

« L’autodictée », il s’agit d’un texte à apprendre par cœur chez soi le soir et à réciter de mémoire le lendemain en classe. L’objectif n’est donc pas qu’orthographique, il s’agit aussi d’apprendre à structurer la langue et à mémoriser. De temps en temps, pourquoi pas. Il m’arrivait aussi de donner le texte reconstitué que nous avions travaillé en classe et que les enfants connaissaient largement.

La « dictée consultation » mettait les élèves en action. Elle consiste en un texte dicté aux enfants qui utilisent tous les outils qu’ils veulent pour se corriger : ce type de dictée est intéressant quand la classe travaille depuis suffisamment longtemps ensemble, et qu’au fil du travail consacré à l’orthographe, elle a eu le temps de construire collectivement des outils (répertoire, carnet de règles, etc.). Elle présuppose aussi que les enfants ont appris à se servir du « Bescherelle » ou du tableau de conjugaison. Le maitre relève les travaux, puis souligne les erreurs ou écrit une croix dans la marge pour les meilleurs (individualisation, différenciation) puis, s’ensuit un temps de travail personnel différé pour se corriger avec les indications du maitre. Le score obtenu est noté après la reprise par l’élève.

La « dictée document » suivait le même principe, mais le texte est dicté alors que les enfants disposent d’un document qui a été fabriqué par le maitre et qui a pour fonction de leur éviter des fautes. Par exemple : le rappel du participe passé employé comme adjectif des verbes du 1er groupe avec un exemple : « des livres aimés ».

La « dictée cordiale » permettait à la classe d’écrire la dictée au fur et à mesure des propositions des enfants. Il s’agit ici d’une sorte de création collective. L’idée est que chacun passe un bon moment. On applique le système de tirage au sort, car 28 phrases c’est long. En quelque sorte, on transcrit de l’oral en écrit. Des objectifs qui, mine de rien, concourent à la production de texte. On peut faire varier le type de texte (recette, lettre à x, fait divers) et faire coïncider l’exercice avec une séance de structuration de l’écrit.

La « dictée sur mesure » était un exercice de correction. Après la dictée, correction phrase par phrase. Le maitre écrit la phrase au tableau. L’élève s’arrête sur sa première erreur d’orthographe grammaticale et fait un exercice (livre d’orthographe ou de grammaire ou fichier, il faut les avoir prévus). Il y a des tricheurs qui ne reconnaissent pas leurs erreurs, mais ça ne fait rien. C’est assez drôle de les voir tricher pour continuer une dictée ! Il y a un vainqueur, mais ne pas abuser de ce type de dictée qui met les élèves en compétition.

La « dictée test » avait un but diagnostique. Il s’agit de la prévoir en début et en fin d’année ou en début et en fin de période. Ce n’est pas forcément un texte, ça peut être une suite de phrases.

La « dictée improvisée » consistait en une production écrite de l’élève où l’orthographe prime. Ne pas en abuser : exiger de façon individualisée un nombre de lignes minimum et maximum.

La « dictée à corriger » où il s’agit de trouver les erreurs glissées dans un texte (uniquement d’orthographe grammaticale). Cette dictée un peu suspecte est assez décriée, certains diront que les enfants risquent de s’imprégner d’erreurs. Je n’y crois pas beaucoup, c’est comme l’idée idiote qui dit que celui qui lit beaucoup est bon en orthographe ! Cette dictée peut être à thème : toutes les marques du pluriel ont disparu (un virus redoutable) ou un mélange incroyable entre les é et les er.

La « dictée de contrôle » pouvait être utile en début d’année. Il s’agit de diagnostiquer le niveau. À ne pas noter… en aucun cas ! Et sans doute à ne pas « rendre » ou alors avec un corrigé et demander aux enfants de s’autocorriger avec un corrigé type (un travail pour le Plan de travail !) J’ai fait refaire cette dictée en fin de CM2 parfois, pour me rassurer sans doute sur les progrès de mes élèves.

La « dictée expliquée » permettait de différencier. Tout au long de la dictée, le maitre explique ce qui doit aider tous les enfants à ne commettre aucune erreur. Exemples : quel est le sujet du verbe ?, c’est un adjectif ? il s’accorde avec quel nom ? etc. On circule dans les rangs et on donne les explications nécessaires, c’est une façon de différencier. C’est aussi un exercice d’attention à ce que dit le maitre qui doit être concis.

La « dictée enregistrée » qui se pratiquait en groupe. Les élèves en autonomie à 4 écoutent la dictée enregistrée sur une cassette selon les couleurs qui correspondent à des niveaux de difficulté différents.

La pratique idéale — quel que soit la discipline à enseigner ou les progrès que l’on souhaite voir faire à nos élèves — n’existe pas. Cependant celle que l’on invente, que l’on tente et que l’on s’efforce surtout d’adapter aux difficultés que rencontrent les apprenants sera la plus satisfaisante pour l’élève comme pour l’enseignant.