Et vous, monsieur?

« Monsieur, vous aussi vous faites grève? », me demandaient mes élèves les yeux pétillants d’espoir, comme s’il s’agissait d’une fête de mariage.

Cela semblait leur tomber dessus comme la grêle ou bien plus souvent comme une béné diction inespérée : « La semaine prochaine, il y a grève ! » Cadeau du Destin ! Très rarement mes élèves de cette école en milieu populaire semblaient aller au-delà d’une représentation très globale, un peu toujours la même, d’une grève à l’autre : les patrons forcément pas sympas, les profs forcément toujours débordés et qui veulent forcément plus d’argent, etc. Mais, pourquoi donc cette grève-ci, qui la décidait, quels en étaient les enjeux, quels acteurs se trouvaient impliqués, quel était le processus qui yavait mené, pourquoi certains se mettaient en grève ( les profs sympas !), et pourquoi d’autres pas (les chiant·e·s ?) ?

Pourtant, ces enjeux recoupaient souvent des questions à aborder dans le cadre de feu le cours de sciences humaines, et ces questions pouvaient par ailleurs les passionner — comme c’était très souvent le cas quand il s’agissait de mieux comprendre le monde économique qui fait notre pluie et notre beau temps. De la vraie macroéconomie, qu’ils demandaient, pas de la microéconomie que nos concepteurs de pro- grammes scolaires cherchent à leur servir par tous les pores, pour en faire de bons petits consommateurs rai- sonnables et dociles.

« Pas simple d’interrompre une séquence de cours portant sur un autre sujet, avec de l’actualité chaude. »

Or, pas simple d’interrompre une séquence de cours portant sur un autre sujet, avec de l’actualité chaude de la grève, sans être aussi réducteurs que beaucoup de médias. Et puis, comment rester neutres face à l’évène- ment ? Mission impossible…

 

Motif d’absence ?

D’autre part, il y avait de ma part et de celle de mes codélégué·e·s du syndicat le désir d’adresser quelque chose à nos élèves, et à leurs parents. En fin de compte, on les privait de cours auxquels ils avaient droit. Quand un élève s’absente à notre cours, on attend un mot d’excuse de la part d’un parent ou de lui-même. Faute de quoi, nous prendrions cela pour un manque de respect. Ne leur devions-nous pas à notre tour quelques mots, au moins d’explication ?

Enfin, nous voulions nous décaler des yakas des discours des convaincus, d’un bord comme de l’autre — clamant la nécessité ou la vanité indiscutables de la grève. Nous voulions mettre en évidence que derrière tout conflit social, il y a des manières différentes de comprendre un problème. De montrer sur quoi reposent ces différentes manières d’analyser le monde. Et de mettre en lumière les raisons qui amènent les uns à opter pour telle option, et d’autres à pencher pour d’autres. Bref, que l’actualité, au-delà de l’évènementiel, est une question d’analyses (souvent pas- sées au bleu dans les médias), et de choix, qui n’ont rien à voir avec la fatalité. Tout ça, en pas trop long et avec des mots simples. Si, si.

Les flyers syndicaux ou les articles de presse, tous trop techniques ou implicites, ne nous permettaient pas ce décryptage. Alors, il s’est agi de mettre la main à la pâte et de prendre la plume. Soigner la lisibilité (vocabulaire, complexité et longueur des phrases), la mise en page, trouver une illustration accrocheuse. Mais aussi : qui paye les photocopies? Par chance, la direction accepta que nous les reproduisions sur la machine de l’école.

Mais en fait, tout ça, pour quoi ? Y en a-t-il eu beaucoup, des élèves, qui ont lu nos tracts maison ? C’est évidemment nous qui les distribuions à l’entrée de l’école. Cela jouait un peu en notre faveur, nous préci- sions que nous les avions écrits pour eux. Parfois, nous avons eu des retours — souvent, le fait d’élèves que nous avions en classe.

Ce travail, intellectuellement bien intéressant, nous l’avons fait sans regret, et sans le sentiment que c’était inutile. Des orientations diverses dans nos carrières respectives ont fait que nous travaillons désormais dans des écoles fréquentées par des publics différents. Si l’expérience s’était poursuivie, sans doute aurions-nous soumis nos productions à nos collègues délégué·e·s d’école de notre région. Pour une autre vie ?