100 % Love ?

Quand à l’école, nous avons voulu parler et faire parler d’amour par les élèves de 4e, nous sommes partis du principe qu’en termes d’expertise sur ce sujet ils pourraient mieux que nous orienter les cours. Récit de ce module 100 % love.

Ce n’est pas que les adultes n’en savaient pas assez ou que leur âge avancé faisait qu’ils étaient dépassés (quoi que…), mais les élèves pouvaient jouer le rôle d’experts précisément parce qu’ils expérimentaient. Et si nous parvenions à les aider à poser les questions qui les concernaient le plus précisément possible, puis à y répondre avec soin, nous donnerions aux séquences de cours plus de justesse. Nous voulions depuis quelque temps travailler l’exposé non pas seulement comme un devoir, mais comme un moment d’apprentissage qui les intéresserait tous, toutes. L’amour comme sujet était idéal puisqu’intarissable et par essence, fédérateur.

Les premières versions des modules commençaient par des séquences de cours en non-mixité où les élèves dessinaient puis complétaient des planches anatomiques des organes génitaux en collaboration. Nous remarquions alors que de manière générale la plupart des garçons en savaient plus que la plupart des filles. Pourtant, tandis que ces séquences, ludiques et souvent drôles avaient été investies par les élèves, en fin de séance, les planches anatomiques étaient abandonnées sur les bancs. Je ne sais plus combien de temps il nous a fallu pour comprendre qu’il ne s’agissait pas là d’une question de mépris, mais d’une question de sexe. Pour beaucoup d’élèves, il était impensable de ranger ces planches dans leurs fardes. Des appareils génitaux ? Des sexes d’hommes et de femmes dont les dessins grossiers n’avaient rien à faire derrière une synthèse de science. Nous nous sommes rendu à l’évidence, ces séances mettaient des élèves mal à l’aise et si nous voulions aller plus loin avec tous et toutes, soigner le rapport au bienêtre devait passer par la prudence et devenir l’un de nos objectifs.

La force du tabou

Je pense que nous y allions souvent trop fort. Bousculant des élèves peu familiers avec les questions du sexe et du corps, pour qui les aborder frontalement demandait un travail plus progressif et de mise en confiance. Aujourd’hui, le module est introduit avec plus de soin, par des extraits musicaux, des planches de bande dessinée. On demande aux élèves d’arriver à la séance suivante en ayant préparé entre deux et cinq questions traitant de l’amour, de sexualité, des questions pour lesquelles ils auraient besoin de réponses.

Nous récoltons les questions des élèves de manière anonyme, puis nous nous chargeons de les classer. Les questions sont regroupées en thématiques : anatomie, contraception, mariage et normes, sentiment amoureux et premières fois, porno et consentement, crush et algorithmes, l’amour chez les animaux, prévention et ist, l’âme sœur et l’amour qui dure ou ne dure pas, l’infidélité… Pour une classe de vingt-quatre élèves, nous veillons à répartir les questions sur douze thématiques, quitte à rajouter des questions d’autres années pour aiguiller leur attention et leur donner du grain à moudre. Les thématiques sont alors attribuées ou choisies par des binômes qui seront chargés de s’en emparer en créant une petite séquence de cours. Chaque séquence s’appuiera sur une présentation dias (PowerPoint). Ce mode opératoire permettra, à la fin des trois semaines, de diviser la classe et à chaque élève de présenter son travail à la moitié de la classe. La présentation est alors organisée comme un moment d’échanges et de réactions : on s’oppose ou pas, on corrige parfois, on complète. Ces demi-groupes assurant plus d’intimité et de participation de toutes et tous.

L’objectif du module de cours est donc double : d’une part, il s’agira d’éveiller leur attention à travers les cours des disciplines (lectures et discussions en philosophie, culture et conventions en sciences sociales, mobilisation des statistiques en math…) et d’une autre, de les accompagner dans la préparation de leur séquence de cours.

Préliminaires

Le temps consacré à la préparation est conséquent. Il faut d’abord réaliser en classe le plan de leur présentation, s’assurer avec eux qu’elles, qu’ils répondent à toutes les questions, attirer leur attention sur la nuance et l’objectivité. Il s’agit alors aussi évidemment de leur expliquer l’utilisation des logiciels de conceptions de dias, travailler dans un local informatique, les éveiller à l’importance des sources. Mais le sujet, tendre, puissant, qui les touche toutes, tous, mobilise leur attention, les motive et la perspective d’une présentation devant la moitié de la classe induit un soin particulier au travail. Leur mise au travail est à l’image de ce qu’ils traversent. On ressent bien sûr des distances, un certain malaise : il y en a qui esquivent, font des blagues, d’autres usent de métaphore : bananes et pêches, avions qui décollent, quand d’autres encore, appliqués et tenaces en profitent pour témoigner de leur intimité, parler d’elles, d’eux. Chaque présentation sera envoyée la veille de celle-ci aux enseignants qui les accompagnent sans toutefois leur donner le temps de les corriger. Le temps manque comme souvent.

Le jour de la présentation arrive avec certaines années quelques absents. Pour les élèves présents, selon l’ambiance de la classe et du groupe, c’est un moment intense, souvent un peu long, parfois confrontant. On remarque que les thématiques comme le mariage, liées à des conventions sociales, ont été à plusieurs occasions investies par des élèves intimidés par ces questions parce que la sexualité ne semblait pas les concerner du tout. Dans ces cas-là, il n’est pas rare que leurs références aux normes culturelles soient peu nuancées : les alliances, les vêtements, « pas de sexualité avant le mariage »… C’est alors à l’enseignant de mobiliser les questions des élèves, de relancer, de problématiser. Pour s’en assurer, on demande aussi à chaque élève de préparer un moment d’interaction avec le groupe.

Sexposer

Alors, bien sûr, ces présentations sont truffées d’erreurs, de fautes d’orthographe, d’imprécisions. Mais la force du groupe déjoue souvent ces faiblesses. C’est une scène surprenante qui se produit alors : l’une explique avec précision l’intérêt des préliminaires, les rythmes, le plaisir, l’autre parle du porno, des risques des rencontres sur les réseaux sociaux, puis on discute d’hormones, de points F, G, H. Puis d’autres initiales, IST, GLB, heu GHB. Les images proposées par les logiciels, erratiques, donnent des résultats pleins de surprises. Les présentations sont souvent très drôles et émouvantes. Les lignes bougent. Ceux qui en savent plus partagent avec fierté et plus ou moins de pudeur et ceux qui veulent en savoir plus sont soudain complètement silencieux.

« Nous confronter en tant que femmes et hommes à ces sujets qui sous couvert d’intimes sont peu mis en question. »

Il faut bien l’avouer, ce n’est pas simple de parler de relations, d’affections, de sexe avec nos élèves. Parler vraiment, je veux dire — dépassées les plaisanteries de mauvais gout — se faire entendre et envisager l’écoute comme telle, non pas comme un objet qu’on évaluerait. Cette zone d’inconfort dans laquelle on rentre permet pour peu qu’on s’ouvre à la problématique de nous confronter en tant que femmes et hommes à ces sujets qui sous couvert d’intimes sont peu mis en question. Tandis qu’ils continuent à tout âge de faire battre des chamades, étinceler des yeux, pincer, piquer, caresser les cœurs, ce qui préside, soyons sincères, c’est précisément cette foutue maladresse, et elle aussi fait des ravages. Soyons habiles, mettons-nous à penser avec eux…