Faire entrer la poésie dans les classes, c’est une façon d’aborder des sujets sensibles. Sans s’attendre à une déconstruction miraculeuse, ça (r)éveille les cerveaux poétiques des élèves, ça permet de dire et de voir les choses autrement.
J’ai eu l’occasion d’inviter dans une classe de 5e technique de transition la poétesse et slameuse Lisette Lombé. Nous avions un projet en sciences sociales sur le thème de la liberté. Je me souviens d’un moment intense, de corps en mouvements et de voix expressives qui communiquaient au groupe coups de gueule, joies et inquiétudes de manière inédite. Grâce à cet atelier, les élèves s’étaient libérés. Ils avaient aussi découvert qu’un poète pouvait être une poétesse, qu’une poétesse pouvait être belge, et qu’une poétesse belge pouvait être une personne de couleur. C’est sur ce souvenir que je la contacte, avec l’envie de l’entendre parler d’école, de racisme et de poésie sociale.
J’entame la conversation sur son expérience d’élève. « J’ai vécu un contraste entre l’école primaire qui était une école multiculturelle de cité et l’école secondaire catholique où il n’y avait qu’une poignée d’élèves racisés. » Plus encore que la question du racisme, la question de la classe sociale a été difficile à vivre. Elle n’a pas en tête d’expérience frontale, mais plutôt un sentiment de « malaise de se sentir dans un corps minorisé ». Son père disait d’elle qu’elle était complexée, il lui semble qu’elle percevait plutôt quelque chose de diffus, une gêne, notamment quand on lisait en classe le livre Dix petits nègres et que personne ne semblait réagir à ce titre qui n’était pas contextualisé, ou quand on évoquait les bienfaits de la colonisation, chemins de fer et autres infrastructures… Elle se rappelle qu’en tant qu’élève elle ne se sentait pas autorisée à réagir, à exprimer son malaise, à contester. Ses parents avaient choisi de l’inscrire dans cette école par souci d’intégration et quand un professeur rigide l’appelait par le prénom qui était inscrit sur sa carte d’identité et non Lisette comme tout le monde, ils ne s’y étaient pas opposés. Ils — son père est noir, sa mère est blanche — lui demandaient de faire le gros dos, pour ne pas faire de vague.
Heureusement quand elle compare avec la situation vécue par sa fille de quatorze ans qui a une couleur de peau qui l’apparente à une métisse, les choses ont changé. Il y a, à présent, dans de nombreuses écoles, une plus forte population racisée. Les jeunes interpellent les enseignants, la direction, quand l’un ou l’autre se complait à mal prononcer les noms étrangers ou fait des remarques généralistes sur la religion musulmane.
L’expérience scolaire de Lisette ne l’a pas empêchée d’entreprendre des études en langue et lettres romanes et de devenir enseignante. À l’université, en stage, en tant que jeune prof dans l’enseignement professionnel ou en Cefa, ou encore à la recherche d’un logement, elle dit porter une couleur qui n’est pas neutre. Avant même qu’elle ouvre la bouche, avec ce corps-là, elle est exposée à des discriminations dans l’espace public. Il y a comme un effacement de ses diplômes, de son parcours, de son âge. D’ailleurs, elle doit réfléchir aux lieux où elle est invitée, s’assurer que ce ne sont pas des endroits dangereux où elle risque d’être exposée à des remarques ou postures émanant de personnes racistes, nationalistes, d’extrême droite.
Il lui semble avoir vécu plus de racisme dans l’enseignement d’insertion professionnelle pour adultes. Quelques exemples qui l’ont sidérée : lors de la projection du film American History X, en classe, un jeune homme s’est levé et a imité avec violence la mise à mort d’un homme noir sur le bord d’un trottoir ; elle a entendu des bruits de singe à l’égard d’un collègue noir ; elle a vu un jeune se retirer loin d’elle alors qu’elle lui mettait la main sur l’épaule pour lui fournir de l’aide ; elle en a entendu un autre lui dire qu’il ne reviendrait pas à son cours à cause de sa couleur de peau…
À l’époque, quand elle était prof, elle n’était pas encore politisée ni militante, mais elle a eu la sensation qu’elle n’allait pas rester dans l’enseignement. Jusqu’à une agression raciste dans un train, son burn-out professionnel, son entrée dans l’artistique, elle pensait qu’il s’agissait d’évènements séparés, de relations interpersonnelles problématiques avec certains élèves. Elle ne les reliait pas avec le contexte socioéconomique de droitisation, à la décomplexion de la parole, à la montée des violences verbales et des micro-agressions. À présent, elle identifie le caractère systémique des difficultés vécues. Elle fait aussi remarquer qu’elle n’a eu qu’un seul enseignant racisé, son professeur de littérature africaine à l’université.
Néanmoins, aujourd’hui, s’il y a une parole décomplexée de la part des nationalistes racistes, il y a en face une parole qui s’est « empouvoirée », outillée, qui rappelle le cadre légal. Les jeunes sont hyperconnectés, produisent des narratifs, se racontent, partagent leurs expériences, s’organisent en communautés de soutien, en sororités. Les jeunes réagissent, renvoient à l’expéditeur : « Ton injure dit tout de toi et rien de moi. » Cette riposte demande beaucoup d’énergie. Elle pense maintenant avoir l’assise nécessaire pour réagir après autant d’années d’expositions, de conduites préventives et d’évitement.
Lors des ateliers, Lisette Lombé initie les jeunes à l’écriture de poèmes qui leur permettent de parler de leur rapport au monde. C’est un moyen de les faire s’exprimer sur le racisme, sur l’homophobie ou sur le féminisme. Il s’agit de poésie sociale. Elle commence les séances avec de courts exercices afin de (r)éveiller les cerveaux poétiques : sortir des rimes, des rythmes, approcher les images qu’on a en tête. Cela permet de se connecter à soi-même : « Qu’est-ce qui me fait bruler, me dérange, me remue ? », mais aussi « Qu’est ce qui me fait rêver, qui donne du sens à ma vie ? »
« Comme une chorale de narratifs poétiques qui crée du lien. »
Elle repense précisément à un atelier qui concernait la colonisation belge. L’objectif était de partir du « ressenti » des élèves et de se relier au Congo par un organe : l’un avait choisi les pieds parce qu’il n’y avait jamais mis les pieds, l’autre le ventre parce qu’il était né là-bas, une autre encore, c’était le cœur parce que son grand-père y avait vécu… Cela avait donné des textes qui montraient, d’une manière ou d’une autre, qu’il y a deux histoires entremêlées entre la Belgique et le Congo, entre les récits personnels et la grande histoire. Comme une chorale de narratifs poétiques qui crée du lien. Ce n’est pas comme dans un débat « je suis pour, je suis contre ». On est dans la capacité d’écouter l’autre là où il est.
Il y a des différences entre écoles rurales et écoles de villes où il y a plus de classes racisées, entre classes de garçons et de filles dans lesquelles on ne s’autorise pas à dire les mêmes choses. Elle se souvient d’une classe dans une école d’armurerie où certains élèves votaient Front national, c’était un peu kamikaze d’y entrer. Face à une classe « fermée », elle sent très vite qu’elle manque d’espace. L’intuition du corps racisé qui sent, en face, quelqu’un pour qui la couleur de peau pose vraiment un problème.
Certains refusent de répondre aux questions, de parler, d’écrire, l’accusent d’être elle-même raciste. Elle voit les corps se crisper, les questions de sexualité posent souvent un problème aux garçons qui expriment plus d’homophobie, de transphobie. Elle sait que ce n’est pas une généralité, il y en a toujours deux ou trois dans les classes, c’est à l’image de la population. Quoi qu’il en soit, elle se sent protégée par le contexte scolaire, les élèves ne font pas de remarque frontale. Peut-être aussi parce qu’il y a une espèce de contrat dans l’atelier : on écrit, puis on porte ses paroles à l’oral, on n’ose donc pas balancer une insulte, il faut du courage pour s’exprimer debout face aux autres. Autrement dit, on fait la différence entre ce qu’on peut dire et ne pas dire, entre ce qui se dit entre soi ou en présence de… ça fait réfléchir.
De manière générale, la poésie permet de parler au cœur des gens. Grâce au dispositif qui met en place un cadre, on écoute l’autre. Certains élèves vont faire entendre quelque chose d’inattendu, se sentant autorisés à parler. Il y a du respect. La nature de la parole poétique parce qu’elle touche à l’intime, aux émotions, permet de se tenir dans un nouveau territoire. Quand certains élèves parlent de leur pays en guerre ou de leur arrivée récente, on sent que leur présence, leur corps, leurs regards permettent de changer les chiffres, de percevoir des réalités éloignées. Les autres ont des personnes en face d’eux, c’est très concret. Et si ce n’est pas miraculeux pour déconstruire les préjugés, on est touché par les paroles poétiques qui expriment des douleurs liées par exemple à des injures racistes. La métaphore permet cette prise de conscience. Si je dis « j’ai eu l’impression d’être écrasée sous une semelle » à la place de « j’ai été victime d’une agression raciste », ça ne fait pas le même effet, c’est extrêmement puissant. Les élèves sont amenés à un nouvel endroit de réflexion. Quand un élève, victime d’une parole homophobe dit : « Quand vous rentrez chez vous et que vous allez dormir, moi je ne dors pas », les autres peuvent prendre conscience de l’impact d’un seul mot humiliant.
Lisette Lombé sent qu’elle « doit » continuer les ateliers poétiques. Elle perçoit en elle une grande et calme énergie pédagogique. Elle doit pouvoir montrer aux jeunes qu’en étant une personne de couleur, elle peut parler de racisme, mais aussi de nature, de tendresse, de deuil, de chagrin, d’amour, d’amitié, et ce, grâce à la parole poétique qui dépasse les différences. L’atelier est un endroit où faire du liant, un endroit où réfléchir à ce qu’on vit de manière commune.
Ouvrir la classe à des ateliers poétiques offre une respiration, un moment de pause dans notre monde angoissant. Les mots permettent d’aborder différemment certaines questions sensibles, de changer de posture, peut-être pas tout de suite, mais ils infuseront. Dans notre contexte sociopolitique, s’il y a des inégalités urgentes qui réclament de la pugnacité, il faut aussi miser sur la patience, il est important d’envisager des actions sur le temps long. L’atelier poétique est une de ces actions.