Des couleurs pour philosopher ?

Les discussions à visées démocratique et philosophique (DVDP) sont l’occasion d’une éducation à la citoyenneté par l’exercice direct de la démocratie. Elle se traduit par la participation régulière à des discussions sur des sujets touchant l’existence, l’esthétique, le politique, la métaphysique, la morale, l’épistémologie…

Les enfants ou les adolescents qui s’engagent dans ces échanges peuvent développer deux grandes familles d’habiletés :
– en matière de prise de parole démocratique : alimenter un débat, donner son point de vue, écouter la parole des autres, donner la priorité aux interventions des petits parleurs, respecter les règles d’un moment démocratique (« On ne se moque pas, on écoute celui ou celle qui parle, on demande la parole, on a le droit de se taire, la parole est donnée en priorité à ceux qui l’ont la moins prise »)…
– en matière de pensée réflexive : apprendre à ne pas être systématiquement d’accord avec le dernier avis donné et à penser ce que l’on veut dire plutôt que seulement dire ce que l’on pense.

Discuter pour apprendre à penser

C’est cette seconde famille d’habiletés qui souligne la dimension philosophique des échanges. Deux grands auteurs ont contribué à populariser cette réflexivité : Mathew Lipman avec les notions de pensées critique et créative et Michel Tozzi avec les exigences intellectuelles du philosophe. « Il s’agit d’initier une entrée dans la réflexion par le questionnement, la clarification de ses opinions, la conscience de leur origine, leur mise en question en tant que préjugés, la formulation de questions pertinentes, d’ouverture sur une pluralité de solutions possibles, de tentatives de réponses argumentées… » (Tozzi, 2012, p. 261).
Ainsi, une pensée réflexive combinerait trois grandes exigences intellectuelles : argumenter (expliquer ce qui fonde un avis, à partir d’exemples, de contrexemples ou de raisonnements plus universels), problématiser (mettre à jour les questions qui se posent et les tensions présentes dans toute situation humaine) et conceptualiser (tenter de définir les grands termes utilisés, en les distinguant de ceux qui paraissent proches, mais qui revêtent forcément une différence).

Une ceinture de philosophe

En pédagogie, les contributions sont nombreuses pour éduquer à la démocratie. Elles sont plus rares concernant le développement d’une pensée réflexive. C’est dans le cadre de notre thèse de doctorat (Connac, 2012) que nous avons pu concevoir et tester un support inspiré des travaux de la Pédagogie institutionnelle des frères Oury : une ceinture de philosophe qui décline en couleurs ces fameuses exigences d’une pensée réflexive.
Cette ceinture de philosophe propose de symboliser la maitrise progressive des exigences démocratiques et philosophiques d’une discussion. Elle permet de reconnaitre ce que chaque élève sait et d’indiquer vers quels progrès il peut s’engager. Elle n’est pas corrélée à des droits ou des privilèges, mais ne peut pas se perdre une fois obtenue. C’est un instrument d’évaluation positive et éducative.

Fonctionnement pédagogique

Au bout de quelques discussions, l’adulte référent de la ceinture attribue à l’essai une ceinture de philosophe à chaque élève, en fonction de ce qu’il a pu observer. Deux discussions plus tard, il revient sur ces attributions, les entérine ou les modifie.
Ensuite, ce sont les élèves qui se proposent pour un changement de couleur. Ils disposent pour cela de la grille complète de ceintures. Avant la discussion, en fonction du nombre d’observateurs présents (un des rôles distribués lors d’une DVDP), un même nombre de candidats au changement de couleur sont désignés.
Le but de l’observation est d’étudier l’engagement de chacun en fonction de la ceinture qu’il prétend obtenir.

GUIDE POUR LES OBSERVATIONS

Prénom de l’observé : Ceinture demandée :
Nombre de prises de parole :
Posture générale (non verbal) :
Questions posées :
Arguments utilisés :
Définition trouvée :
Principale force :
Un conseil précis pour la prochaine fois :
Avis sur la demande de ceinture de philosophe :

En fin de discussion, chaque observateur prend la parole, se prononce sur les critères et émet un avis. Les élèves qui ont déjà obtenu la couleur demandée peuvent ensuite s’exprimer. C’est enfin l’adulte qui décide de l’attribution définitive de la couleur, matérialisée par une punaise ou une gommette placée sur le tableau des ceintures « Je grandis ».
Pour s’entrainer, les élèves peuvent se préparer avec l’aide de camarades qu’ils choisissent. Souvent, les enfants se tournent vers des camarades qui ont déjà réussi la ceinture qu’ils visent ou vers d’autres qui se préparent à la même qu’eux.

Cette ceinture de philosophe n’est pas une fin en soi. Elle se présente plutôt comme un support pour aider les enfants à comprendre les enjeux seconds d’une DVDP : au-delà du respect de la parole des autres et de la seule liberté de donner son avis, chercher à se construire une pensée qui résiste aux émotions du moment et qui alimente progressivement une conception du monde et de son existence bâtie sur des valeurs humaines et progressistes.

Bibliographie

– Blond-Rzewuski, O. et al. (2018). Pourquoi et comment philosopher avec des enfants ? Paris : Hatier.
– Chirouter, E. (2007). Aborder la philosophie en classe à partir d’albums de jeunesse. Paris : Hachette Éducation.
– Connac, S. (2012). L’éducation populaire et coopérative à l’épreuve du philosophe. Recherches en Éducation, 13, 53-65.
– Connac, S. (2020). La coopération, ça s’apprend. Paris : ESF Sciences humaines.
– Galichet, F. (2015). Pratiquer la philosophie à l’école – 15 débats pour les enfants du cycle 2 au collège. Paris : Nathan (en ligne).
– Lipman, M. (1995). À l’école de la pensée. Bruxelles : De Boeck Université.
– Tozzi, M. (2012). Nouvelles pratiques philosophiques. Lyon : Chronique sociale.

Ceintures de philosophe

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