Propos issus de deux rencontres :
l’une que j’ai animée au sein d’un groupe d’apprenant·es du collectif alpha de Saint-Gilles, l’autre, une semaine plus tard, avec Ismaël, élève inscrit en 1re commune au sein d’une école secondaire à Evere.
Le groupe entier ainsi qu’Ismaël sont convaincus de la nécessité d’être capables d’écrire dans le respect des règles de l’orthographe. « On est là pour ça ! » L’orthographe, c’est essentiel, me dit-on. Et pour l’illustrer : « Par exemple, si tu effaces l’apostrophe de la phrase que tu as écrite au tableau, ce n’est plus lisible. » Alors, j’efface pour voir, et on rigole parce que c’est toujours lisible. Une dame explique qu’en arabe, chaque signe compte quand on écrit et on comprend ce qui a guidé l’affirmation précédente. Elle donne ainsi à l’erreur sa place légitime et formatrice dans les apprentissages. Ça commence fort, je pense !
Et donc, pourquoi est-ce si important d’écrire sans faute ? Les mains se lèvent et vont dans le même sens : « C’est nécessaire d’avoir une écriture parfaite pour avoir la vie facile. » Et par là, iels entendent être en mesure de chercher du travail, de rédiger un CV. Ismaël est du même avis : « J’hésite entre plein de choses et je dois apprendre l’orthographe. Si j’ai envie de devenir éducateur ou policier, il y a des tests que je dois réussir. » Un apprenant nuance en disant que l’orthographe, ce n’est pas tout, qu’un bon patron tiendra surtout compte de ton expertise dans la profession. D’autres évoquent l’aspect moral lié à l’orthographe : « Écrire avec des fautes signifie qu’on ne peut pas compter sur toi. Le patron doit pouvoir compter sur toi. » Ismaël va dans le même sens quand il me dit : « Je devrai montrer que je sais bien écrire sinon ils vont croire que je m’en fous d’eux, du travail. »
L’ambiance est bonne et le groupe profite de cette occasion pour féliciter le travail de Zohra, leur enseignante. « On progresse petit à petit. » Quand je leur demande de préciser les progrès dont iels parlent, les erreurs qu’iels ne font plus, ce n’est pas simple. Malgré tout, j’entends : mettre la majuscule au début d’une phrase ou d’un nom, faire la différence entre majuscule et minuscule, savoir quand utiliser être ou avoir, connaitre la base de la roue de la grammaire, quelqu’une ne cherche plus la lettre f sur la devanture quand elle va a la pharmacie, Ismaël parle de ou/où, son/sont, là/la. Et de « ces/ses/c’est/s’est » qu’il ne maitrise pas encore. Une dernière main se lève : « Maintenant, je sais l’alphabet et je peux écrire mon nom. » Là aussi, l’orthographe doit être irréprochable. « Il faut qu’on puisse me retrouver ou ne pas me confondre avec quelqu’un d’autre. » On parle de police, d’hôpital et de justice. « Il faut un nom propre et correct. » Quelqu’une parle du i de son prénom, de ce qu’il dit de ses origines maliennes. Alors qu’on l’écrit avec un y en Guinée. Pour Ismaël, ce n’est pas grave si on oublie le tréma sur le e. « Mais, je n’aime pas qu’on change le e en i. Ça ne se prononce pas de la même façon, c’est pas moi. »
La grande majorité du groupe se souvient avoir appris à écrire son prénom en français entre 20 et 30 ans. « J’ai appris avec mes amis, ils connaissaient l’alphabet. Grâce à eux, j’ai essayé de retenir les lettres, le nombre de lettres et quand j’écrivais, je comptais les lettres et s’il en manquait une, je cherchais celle qui manquait », raconte un participant. Une autre ne savait pas l’écrire, mais l’épeler, sa voisine s’est toujours aidée de sa mémoire visuelle et de son nom tel qu’il apparaissait sur la sonnette de la maison de son enfance. Une dernière a appris à écrire son prénom en français à 60 ans, grâce au groupe alpha, et précise qu’elle ne se considère pas analphabète, car elle a appris le Coran par cœur, et qu’elle a pu apprendre l’arabe grâce à cela. « Ce n’est pas donné à tout le monde d’avoir le Coran dans ta poitrine. » Presque toustes ont appris l’arabe avant le français et sont d’accord de dire que ce premier apprentissage complexe leur a ouvert l’esprit et rassuré quant à leur capacité. Pas de quoi rougir, donc. Mais, ce n’est pas si simple au quotidien.
C’est d’abord au travail que les participant·es écrivent en français. Remplir des papiers, rédiger des vignettes nominatives pour le suivi du linge des résident·es dans une maison de repos, compléter un planning. Certain·es trouvent de l’aide au sein de leur équipe, un autre tient absolument à être autonome et se corrige avec Google, une dernière prend des photos des documents qu’elle ne comprend pas et se fait aider à la maison par ses enfants. Sa voisine raconte comment son grand fils étudiant en médecine l’aide à écrire des messages sans faute dans le journal de classe du plus jeune. « C’est comme si c’était venu de ma tête, mais ce n’est pas moi. » Elle raconte comment ça peut être une source de tension. Elle lui a déjà demandé d’écrire directement dans le journal de classe, mais il refuse et tient à ce que sa mère apprenne. Parfois, elle le vit comme un manque de respect. Ismaël, quant à lui, est certain que la lecture l’aide à apprendre l’orthographe des mots. « Ça m’aide parce que quand je les vois plusieurs fois, je retiens les mots qui reviennent. Lire les sous-titres des films ou des séries, ça aide aussi. Les cours de français, ça aide à apprendre de nouveaux mots comme aquilin, ça aide à savoir la définition, les règles comme mettre un s avec tu, un x au pluriel. On est obligés d’apprendre les règles. » Quand je lui demande l’usage qu’il en fait, il me répond : « L’orthographe, c’est pour le travail. Si je faisais des messages sans faute, on me traiterait d’intello. Et moi, si un ami m’écrit sans faute, je vais penser “il est devenu prof de français ou quoi” ? C’est possible qu’on se moque de lui mais c’est pas grave. S’il fait zéro faute, ça veut dire qu’il est soigneux. Il a de la chance s’il est intéressé par l’école, il y en a beaucoup qui ne sont pas intéressés par l’école. Ils veulent rester chez eux. On va pas le juger. S’il est fort à l’école, c’est pas de sa faute. » Il me raconte aussi comment il renonce à aider ses camarades de peur de leur jugement : « Quand un élève n’est pas en ordre, je suis gêné de montrer mes feuilles, mon écriture, j’écris mal. J’ai peur qu’on me critique. Je préfère ne pas montrer, alors je n’aide pas. Il y en a d’autres qui sont dans cette situation, mais on ne parle pas de ça. Dans la famille, je m’en fiche. Je les connais et je n’ai pas peur de leurs critiques. Les amis de la classe, je ne les connais pas depuis longtemps. Ils pourraient penser que j’écris comme un cochon, que je suis sale et tout. Ça ne m’est jamais arrivé parce que je fais tout pour que ça n’arrive pas. »
« C’est comme si c’était venu de ma tête, mais ce n’est pas moi. »
Pour terminer, je propose aux participant·es du groupe alpha de compléter la phrase que j’ai écrite au tableau avant de démarrer : « Pour moi l’orthographe, c’est… » Je note : intéressant/essentiel/nécessaire/pour la facilité de l’écriture/pour lire normalement/bien/génial, car utile pour apprendre à lire/écrire/la base de la vie. Zohra dit que pour elle, l’orthographe c’est pénible, qu’elle voudrait pouvoir écrire ce qu’on entend. Deux participants emboitent le pas. C’est vrai, l’orthographe, c’est trop compliqué. Et une troisième ajoute,spontanément, sur un ton drôle et las à la fois : « Déjà nous on est en train d’essayer de comprendre et mémoriser tout et ils nous amènent iel. » Et de l’autre côté du cercle, une participante avoue : « Madame moi, franchement, j’ai pas compris ». Elle a retenu que c’est pour « parler des hommes qui voulaient devenir des femmes. » « Iel, c’est un son », dit quelqu’un d’autre. C’est le désordre. Tout le monde parle en même temps. Le participant qui se plaignait au départ reprend la parole et explique qu’iel permet de ne « minimiser personne ». « Iel fait que tous sont égaux. » Il dit que donc, c’est important. Zohra me glisse qu’il a d’ailleurs photographié le pronom écrit au tableau le jour où elle leur en a parlé pour la première fois. Elle voulait leur montrer comment l’orthographe n’est pas figée, comme elle évolue avec les besoins de la société. J’aurais bien envie de creuser la question, mais elle est arrivée tard. J’éteins l’enregistreur et je leur dis qu’en tout cas, j’utiliserai le pronom inclusif pour rapporter leurs propos dans l’article. Pouces levés.